COURANT MAI, LA CORÉE DU SUD A INVITÉ LES ENTREPRISES CORÉENNES DE PUCES À INVESTIR PLUS DE 450 MILLIARDS DE DOLLARS. DÉSIRANT RATTRAPER SON RETARD PAR RAPPORT À TAÏWAN EN MATIÈRE DE CIRCUITS LOGIQUES, LE GOUVERNEMENT CORÉEN SOUHAITE AINSI CONSTRUIRE LA PLUS GRANDE CHAÎNE D'APPROVISIONNEMENT DE SEMI-CONDUCTEURS AU MONDE D'ICI À 2030.
La « K semiconductor Belt » La Corée du Sud ambitionne de devenir la plus grande chaîne mondiale d'approvisionnement de puces.
La lettre K deviendra-t-elle synonyme de leadership mondial en matière de semi-conducteurs ? C'est en tout cas l'ambition clairement affichée de Séoul. Lors d'un événement tenu le 13 mai dans une usine de Samsung Electronics à Pyeongtaek, au sud de la capitale, le président Moon Jae-in a déclaré : « Les pays du monde entier se livrent à une concurrence féroce pour réorganiser leurs propres chaînes d'approvisionnement. La direction dans laquelle nous devons aller est claire. Nous essayons de tirer parti de cette opportunité en réalisant des investissements préventifs qui ne seront pas ébranlés par les chocs extérieurs, et en renforçant les écosystèmes industriels pour diriger la chaîne d'approvisionnement mondiale. » Le ton est donné. La Corée du Sud se lance à son tour dans la course mondiale de la production relocalisée de puces. L'objectif étant que les fabricants nationaux de semi-conducteurs investissent à hauteur de 450 milliards de dollars dans ce projet jusqu'en 2030.
Si le pays est mondialement reconnu pour sa production de puces de mémoire, il reste en revanche derrière son voisin taïwanais, avec TSMC notamment, concernant la production de circuits numériques. Et l'enjeu est de taille. L'industrie des semi-conducteurs est cruciale pour le pays sur le plan économique : 20 % des exportations totales de la Corée du Sud concernent les semi-conducteurs. Le ministère du commerce, de l'industrie et de l'énergie a d'ailleurs déclaré que ces exportations devraient doubler pour atteindre 200 Md$ d'ici à 2030, d'après Bloomberg. D'où l'urgence de rattraper son retard dans la fabrication de circuits numériques. Avec l'avènement de la 5G, les véhicules autonomes, les habitations connectées ou encore l'intelligence artificielle, ces circuits sont partout. Si la Corée du Sud ne veut pas rester à la traîne dans cette technologie, elle se devait d'agir.
DES INCITATIONS FISCALES POUR DÉVELOPPER LA FABRICATION NATIONALE
Pour ce faire, le gouvernement a misé sur différents avantages fiscaux, souhaitant encourager la recherche et développement ainsi que les installations d'usines. Selon le Korea Times, le pays devrait ainsi proposer des crédits d'impôt compris entre 40 et 50 % pour les investissements dans des projets de R&D. Et pour inciter à bâtir de nouvelles unités de production, il envisagerait un avantage fiscal de 10 à 20 %.
Le pays garantira à l'industrie des puces, très friande en eau, un approvisionnement à la hauteur de ses besoins sur les dix prochaines années, selon Bloomberg. De même, le gouvernement et la Korea Electric Power Corporation (KEPCO) prendront en charge jusqu'à 50 % des coûts des installations électriques nécessaires aux lignes de production de semi-conducteurs. À noter que ces deux dernières mesures ne seront valables que pour les usines se situant dans la zone formant géographiquement un K... comme Korea.
Dans le cadre de ce plan, le gouvernement de Moon Jae-in entend créer la « K-semiconductor Belt ». Les zones géographiques concernées se situent au sud de la capitale. Cette ceinture comprend les villes de Pangyo, Giheung, Hwaseong, Pyeongtaek, Onyang, Icheon, Yongin et Cheongju. Géographiquement très repérable, ce K comprendra les différents domaines de l'activité des semi-conducteurs. Pour pouvoir maîtriser la chaîne d'approvisionnement de bout en bout, on y retrouvera ainsi des concepteurs, fabri-cants et fournisseurs.
À chaque localisation, sa spécialité. Ainsi, Pangyo devrait devenir le site incontournable en matière d'industries fabless, Giheung se spécialiserait dans les activités de fonderies, et les villes de Pyeongtaek et Hwaseong continueront d'être sur le front de la production de puces mémoires.
Pour relever le défi que s'est lancé la Corée du Sud, 153 entreprises nationales ont répondu présentes. En tête, les deux pépites coréennes Samsung Electronics et SK Hynix. Lors des annonces de Moon Jae-in, les deux firmes en ont profité pour annoncer leurs plans respectifs.
L'annonce de la création de la « K semiconductor Belt » par Moon Jae-in a été faite sur le site de Samsung à Pyeongtaek le 13 mai.
SAMSUNG ET SK HYNIX, DES ALLIÉS DE POIDS
Samsung Electronics va ainsi augmenter ses investissements à hauteur de 151 Md$ jusqu'en 2030. La société représente à elle seule un tiers des apports annoncés par le gouvernement coréen. Cette augmentation fait suite à un plan de financement mis en place en avril 2019. L'entreprise a fait savoir qu'elle avait collaboré étroitement, au cours de ces deux dernières années, avec plusieurs sociétés de conception de semi-conducteurs, des fabricants de compo-sants et d'équipements, ainsi que des universités pour devenir leader mondial des circuits logiques d'ici à 2030.
Dans un communiqué publié à l'occasion, elle a précisé que ces fonds seraient destinés à développer ses activités de circuits numériques complexes et de fonderie durant la décennie à venir. Le but étant d'accélérer la recherche sur la technologie de pointe des processus de semi-conducteurs et la construction d'une nouvelle installation de production. Cette dernière est déjà en cours à Pyeongtaek et devrait être achevée au 2 nd semestre 2022. Nommée P3, cette usine ultra moderne produira des mémoires Dram en process 14 nm et des circuits logiques en 5 nm. Tous deux étant basés sur la technologie de lithographie à ultraviolets extrêmes (EUV). Ainsi le groupe mondial de semi-conducteurs souhaite que le site de Pyeongtaek serve de plaque tournante pour les innovations de nouvelle génération. La société entend également étendre ses activités de fonderie avec comme objectif de contribuer à alimenter de nouvelles industries fondées sur des technologies innovantes telles que l'IA, la 5G et la conduite autonome. En effet, selon le cabinet d'études Trendforce, le secteur de la fonderie devrait peser 94,6 Md$ en 2021. Dans ce contexte, l'entreprise coréenne représenterait 17 % des parts de marché contre 55 % pour le leader mondial TSMC. « L'ensemble des industries de semi-conducteurs est confronté à un tournant décisif et le moment est venu d'élaborer une stratégie et un plan d'investissement à long terme », a déclaré Kinam Kim, vice-président et CEO de Samsung Electronics. Il précise que « pour le secteur de la mémoire, où Samsung a maintenu sa position de leader incontesté, la société continuera à faire des investissements préventifs pour diriger l'industrie ».
De son côté, SK Hynix s'engage à hauteur de 97 Md$ pour l'expansion des installations existantes et 106 Md$ pour quatre nouvelles usines à Yongin. La compagnie a déclaré à cette occasion qu'elle envisageait de doubler sa capacité de fonderie. Pour cela, le deuxième fabricant sud-coréen de puces examinera plusieurs options telles que des fusions-acquisitions ou l'expansion de ses équipements sur les sites nationaux.
Park Jung-ho, co-P.-D.G. et vice-président, a par ailleurs annoncé que sa société investirait plus particulièrement dans la fonderie de 8 pouces, soit des tranches de 200 mm. Cet investissement servira à accompagner le développement, la production et l'expansion du marché mondial des entreprises nationales fabless. Cette stratégie est une tendance de fond rapportée par Semi le 25 mai. En effet, les fabricants mondiaux de semi-conducteurs pourraient augmenter de 17 % la capacité de fabrication de tranches de 200 mm d'ici à 2024. Toujours d'après Semi, les fonderies représenteront plus de 50 % de la capacité mondiale cette année. La décision stratégique de SK Hynix s'inscrit parfaitement dans ce cadre. D'autant plus que la Chine devrait dominer la fabrication de ces tranches avec 18 % des parts de marché en 2021, suivie par le Japon et Taïwan avec 16 % chacun.
En plus de l'activité de fonderie, la société sud-coréenne prévoit d'élargir son portefeuille de produits en fournissant à ses clients des circuits logiques. Sachant qu'actuellement, les ventes de ce type de circuits et l'activité de fonderie ne représentent que 2 % du chiffre d'affaires total de SK Hynix. La firme montre ainsi sa volonté de stabiliser l'offre mondiale de semi-conducteurs face à la pénurie actuelle et d'aider les entreprises fabless à dynamiser l'écosystème sud-coréen.
Dans le contexte actuel de pénurie mondiale de puces, chaque grande puissance s'est lancée dans la course pour dominer cette technologie clé : États-Unis, Chine, Europe et Japon, pour ne citer qu'eux. Il était évident que la Corée du Sud, acteur majeur du secteur, ne pouvait rester en arrière.
LES SEMICONDUCTEURS, LE NOUVEL OR NOIR
Qualifiés d'« armes stra-tégiques » par le ministère sud-coréen du commerce, de l'industrie et de l'énergie, les semi-conducteurs ont préci-pité les entreprises mais aussi les nations dans une course effrénée à la technologie. La pénurie des composants a mis en exergue une dépendance mondiale à une poignée de fabricants asiatiques. Celle-ci touche désormais le secteur de l'automobile et les smart-phones, entre autres. Sur la scène internationale, la position de la Corée du Sud est pour le moins délicate. Dans la compétition qui oppose les États-Unis et la Chine, la nation de Moon Jae-in se retrouve au milieu. Alliée sécuritaire de la patrie de l'oncle Sam et grand exportateur vers la Chine, la Corée du Sud doit trouver le juste équilibre pour renforcer sa propre industrie de puces et ménager à la fois les États-Unis et le régime chinois. D'ailleurs, lors de la récente tournée américaine de Moon Jae-in, Washington l'a pressé à rejoindre le camp américain dans la compétition stratégique en matière de semi-conducteurs et batteries. À cette occasion, les deux pays ont signé plusieurs partenariats concernant ces technologies. Samsung Electronics a ainsi annoncé la construction d'une nouvelle usine de fonderie au Texas pour 17 Md$.